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Le Horla de Maupassant, l’objet-livre fou dans le fond comme dans la forme

Les éditions Tendance Négative dévoilent un nouvel ouvrage atypique autour du Horla de Guy de Maupassant. Au fil des pages, le texte se fragmente, les phrases se décomposent, des calques viennent insérer la transparence, jusqu’à dédoubler la vision du lecteur et rendre l’écriture habitée par la créature surnaturelle de cette nouvelle fantastique.

Retour sur l'interview d'Etapes auprès de l’équipe, composée de Clément Buée, Corentin Sparagano, Florian Targa et Romain Bigay, qui raconte la construction de cet objet-livre.


Pourquoi avoir choisi ce texte de Guy de Maupassant ?

Le Horla, c’est un vrai petit classique que la plupart des gens lisent à l’école. Et le plus souvent, ils le lisent au format livre de poche, dans des éditions économiques qui ne rendent pas hommage à la puissance du texte. On l’a redécouvert il y a quelques temps, en cherchant une œuvre qui intègre l’idée d’invisibilité. Il y avait bien sur des œuvres qui l’évoquent de façon plus directe, comme L’Homme invisible de Wells, mais comme nous avions déjà réédité un de ses textes, nous avons souhaité explorer l’œuvre d’un autre auteur. Il nous fallait un texte court : Le Horla, avec sa forme de journal, s’est rapidement imposé à nous. Il y avait aussi le défi de s’attaquer à un monstre sacré de la littérature. Redonner une seconde jeunesse à un classique c’est stimulant : nous voulions vraiment faire redécouvrir ce texte à des lecteurs, leur faire vivre une expérience bien différente de leur première lecture « scolaire ».

photo : Camille Cier


Avec Tendance Négative, vous cherchez toujours à lier le fond et la forme du texte, comment cela s’exprime t-il dans cet ouvrage ?

Ça faisait plusieurs années que nous avions l’idée en tête. Il s’agissait d’exprimer la transparence du « Horla », mais aussi la folie croissante du narrateur : jouer avec le thème de la folie est intéressant sur le plan visuel. Nous voulions retranscrire la folie du narrateur à travers l’objet-livre, et transmettre directement ce sentiment au lecteur. D’où le choix de travailler sur un calque assez fin et de jouer sur la transparence. Chaque recto de feuillet classique est décomposé en trois (l’impression ne se fait qu’en page de droite). Cela demande une certaine gymnastique pour la lecture, mais cela permet aussi de jouer avec le texte, de le modeler pour mettre en avant des mots, des expressions, ou pour souligner un passage. Comme la mise en page suit la folie du personnage principal, elle est également de plus en plus désarticulée. Au début ce sont des paragraphes qui sont reportés sur les calques, puis seulement des mots, et finalement des lettres qui ont pris leur indépendance, comme emportées par des vagues de folie. Le fait de jouer sur la superposition des calques permet aussi un phénomène naturel d’altération de la vision. Le texte est de moins en moins net, du premier au troisième calque, de manière à illustrer ce spectre qui s’immisce dans la vie du héros. Pour éviter que le lecteur ne se perde trop, nous avons inséré une page blanche après un bloc de trois calques. La déstructuration du texte et le flou qui l’enveloppe progressivement viennent légèrement biaiser la lecture et mettre le lecteur dans un état proche du personnage.

Si l’on y repense, cette mise en page tout en transparence est une forme de réécriture de création : l’expérience de lecture n’est pas la même, le texte est transformé.


Quelles sont les principales difficultés à mettre en place une telle maquette ?

Cet ouvrage est le plus ambitieux que nous ayons publié. Il a fallu d’abord choisir les parties du texte qui allaient apparaître sur les différents calques. Pour ce qui est de la mise en page, notre graphiste s’est usé les yeux pour ne pas oublier d’occurrence et reporter correctement la sélection dont nous avions validé. Il a ensuite fallu longuement vérifier qu’aucun morceau du texte n’avait été oublié, ou au contraire inséré en double. Tout ça se termine par de nombreux essais avec différents calques afin d’obtenir la transparence parfaite. Que ce soit le grammage ou l’opacité des calques, en passant par la densité de l’encre, tout a été minutieusement vérifiés, afin que tous les mots et lettres soient visibles.

Le parti pris de séparer les mots puis les lettres sur les dernières pages posait également un problème d’alignement. Avec la reliure, l’ensemble des pages se décale un peu, mais nous avions besoin d’avoir un rendu au millimètre pour que la lecture reste possible. C’est grâce à l’expertise de Deux Ponts que nous avons réussi ce tour de force !

photo : Camille Cier


Vous avez travaillé avec Deux Ponts pour le réaliser, comment se crée une relation avec l’imprimeur pour aboutir à ce type d’objet graphique singulier ?

Il s’agit avant tout d’une histoire de confiance. Une confiance qu’il a fallu construire : c’était la première fois que nous travaillons avec eux. Ça a commencé par des échanges et des rencontres pour leur décrire notre projet et réfléchir ensemble à des solutions techniques. Leurs bureaux regorgent d’échantillons et d’exemples de leurs productions, nous avons pu entrer dans le concret, toucher les matières et affiner nos demandes. Les représentants connaissent leurs produits sur le bout de doigts, ce qui est un véritable plus quand on se lance dans les bizarreries et les projets un peu hors normes. Nous nous sommes totalement fiés à leur expertise. Vu le papier que nous avons utilisé, il nous était impossible de faire des tests numériques (le calque aurait trop chauffé). Impossible aussi de faire des tirages en offset pour vérifier le rendu, nous étions déjà hors budget. On a donc croisé les doigts, mis tous nos espoirs dans le savoir-faire de la chargé de projet, et nous n’avons pas été déçus ! Nous avons aussi choisi d’avoir une pagination qui respecte la présence de chaque page (trois calques et une page blanche), on compte donc de six en six, le folio se trouvant uniquement sur la page de papier. Et ça, pour l’imposition en imprimerie, c’était loin d’être un cadeau, mais le résultat est fidèle à ce que nous attendions, encore bravo aux imprimeurs !


Avez-vous déjà des idées pour une prochaine édition ?

Bien sûr ! Nous préparons une réédition du Papier peint jaune de l’écrivaine américaine Charlotte Perkins Gilman. Là encore nous allons mêler le fond et la forme, tout en essayant de respecter un budget de plus en plus serré. Si tout va bien, l’ouvrage devrait sortir en octobre prochain. J’en profite d’ailleurs pour signaler que nous sommes une association : nous sommes ouverts aux personnes souhaitant apporter bénévolement (comme nous tous !) leur pierre à l’édifice. Recherche de textes, traduction, fabrication ou communication, le chantier est vaste !

photo : Camille Cier

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